Les parfumeurs ne travaillent pas tous pour la parfumerie fine : on a également besoin d’eux pour parfumer les bougies, les crèmes anti-rides ou les lessives. Un challenge créatif qui peut se révéler enthousiasmant, comme le révèle ici Caroline Malléjac. Parfumeuse parisienne pour la maison de composition Sozio, Caroline Malléjac se confie ici sur son métier, ses ingrédients fétiches et ses sources d’inspiration. Elle apporte aussi son point de vue, original, sur le nombre de lancements, la formulation naturelle, ainsi que la relation avec le consommateur. Car à l’extérieur de leur laboratoire de création, les parfumeurs sont aussi des consommateurs finalement…
N.O. : Caroline Malléjac, quelle a été votre première rencontre avec le parfum ? Le tout premier parfum que vous ayez porté ?
C.M. : Mon doudou. Je détestais qu’il sente le train, la voiture, le sac de voyage, la nuit… il fallait le laver tous les jours. J’aimais qu’il sente l’assouplissant. Mon premier parfum : Anaïs Anaïs de Cacharel.
N.O. : Y a-t-il des matières premières qui vous fascinent, qui vous résistent aussi peut-être ?
C.M. : Les notes boisées-ambrées me plaisent tant que je pourrais les porter seules. J’aime qu’il faille s’approcher pour les sentir, j’aime leurs multiples facettes. J’aime qu’elles restent sur les vêtements, qu’elles me rappellent des moments, des personnes… Les notes vertes me fascinent car je les trouve simples dans ce qu’elles sentent mais si difficiles à doser, à marier. Je ne fais jamais autant d’essais que quand je souhaite ajouter une facette verte à une eau de toilette.
N.O. : Sur quels types de projets travaillez-vous ?
C.M. : D’un projet à l’autre, je passe du parfumage d’une eau de toilette à celui d’une crème anti-rides, d’un gel pour les cheveux à une bougie, avec une palette d’ingrédients ‘classiques’ ou 100% naturels. A titre personnel, j’ai une prédilection pour la fine fragrance et les parfums d’ambiance.
N.O. : Concernant les parfums bio et naturels justement, comment parvenir à imaginer des notes à la fois créatives et plaisantes, avec un cahier des charges si restrictif ?
C.M. : Le résultat est toujours surprenant. De l’idée de départ qui semble complètement irréalisable, essai après essai, ce que l’on avait imaginé se dessine. J’adore ! J’ai l’impression d’être de nouveau étudiante, de doser petit à petit chaque matière première, je n’ai plus aucune certitude de l’impact des ingrédients les uns sur les autres, et comme la palette est moins grande, je me trouve plus attentive à toutes les facettes des matières premières.

parfums d'ambiance créés par Caroline Malléjac : bougie Bois de Cashmere (Hervé Gambs), parfum Orchidée Sauvage (Lampe Berger)
N.O. : Dans votre métier de compositeur de parfums, cherchez-vous des influences dans d’autres domaines, comme l’art ou la gastronomie ?
C.M. : Je me rends bien compte que les briefs gourmands me sont toujours confiés, il doit bien y avoir un lien avec ma gourmandise. Sinon je suis curieuse, amatrice d’air du temps, j’aime savoir ce qui se fait, ce qui s’écoute, et forcément cela influence mon travail au quotidien.
N.O. : Que pensez-vous des initiatives de certains parfumeurs de communiquer directement avec le grand public (rencontre sur le point de vente, blogs…) ?
C.M. : Notre langage parfum est si particulier, je trouve bien de former le grand public, de lui donner des mots pour décrire ce qu’il aime, ce qu’il ressent. Le discours « c’est bon, c’est frais » ne suffit pas à faire passer son enthousiasme pour un parfum, le grand public doit se sentir frustré sans mot pour exprimer son goût ou son dégoût. J’encourage ces actions, mais d’un autre côté, j’aime que l’on n’y parle que de descriptions olfactives. Je pense que les ingrédients utilisés par le parfumeur doivent rester ‘secrets’, je déteste par exemple voir cités l’hédione ou l’ambroxan dans les articles de presse.
N.O. : Quel regard portez-vous sur les lancements récents ? Y en a-t-il trop, selon vous, comme on le lit de plus en plus souvent ? Dans le grand nombre de nouveautés, y a t-il des parfums récents pour lesquels vous avez eu un coup de cœur ?
C.M. : Bien sûr il y a trop de lancements, mais je me régale à chaque fois de les découvrir, je suis une vraie consommatrice, j’aime le flacon, la publicité, l’égérie… Si mon regard de parfumeur trouve que tout se ressemble j’en suis aussi responsable, je ne peux pas nier les tendances olfactives du moment dans mes développements. Mon dernier coup de cœur, qui date un peu, va à 1 Million de Paco Rabanne. Et je suis toujours ravie de sentir des accords fruités musqués.
N.O. : Quelle fragrance d’un autre parfumeur auriez-vous aimé créer ? Pourquoi ?
C.M. : J’aurais aimé créer le parfum ‘Gucci Pour Homme’. Cet accord boisé-ambré me fascine.
N.O. : Quelles tendances olfactives voyez-vous émerger demain ?
C.M. : Elles découleront probablement de nouvelles matières premières, mais aussi d’ingrédients oubliés, qui permettront de remplacer les matières premières visées par la législation. D’un point de vue créatif, je me demande : quel sera le floral transparent de demain ?

eaux de toilette créées par Caroline Malléjac : Encens Lavande (La Compagnie de Provence), Funny Love (Pucca). Je pourrais ne faire que 'des boisés-ambrés et des fruités-musqués' confie t-elle.
N.O. : Y a-t-il un projet olfactif fou sur lequel vous aimeriez travailler à l’avenir ?
C.M. : J’aime bien que l’on me souffle mes idées, les briefs des clients sont un garde-fou. Je ne ferais peut être que des boisés-ambrés et des fruités-musqués sinon ! J’aimerais, d’autre part, me créer un parfum ‘madeleine de Proust’, y mettre tous mes souvenirs olfactifs. Je ne le porterais pas, mais un peu comme un album photo je me plongerais dedans, de temps en temps.
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