"Personnellement, j’espère que mes parfums disparaîtront avec moi" – interview avec Serge Lutens

Mystérieux, passionné, subtil, esthète, anticonformiste : voici quelques mots qui pourraient décrire Serge Lutens. Quelques mots parmi tant d’autres, car c’est sans doute Serge Lutens qui parle le mieux de lui. Au zénith de sa vie de créateur, c’est un homme sûr de ses choix, qu’ils soient olfactifs ou artistiques. Et peu importe finalement que ses créations plaisent ou rencontrent le succès…

 

N.O. :  Serge Lutens, comment définieriez-vous votre première rencontre avec le parfum ?

S.L. : La première, c’est l’horreur. L’odeur de la cologne que je hais. Toute cette soupe rafraîchissante. Les colognes sont pour moi le souvenir d’un cliché viril. Les soldats portaient trop de cologne. Moi, j’ai été réformé, et tant mieux. Les colognes sont des odeurs que j’ai réformées.  

 

N.O. : En 2010, vous lancez L’Eau Serge Lutens. Pourquoi l’idée d’une eau, une création qui a priori ne vous ressemble pas du tout ?

S.L. : Avec cette Eau, il y a l’idée de rupture. Je ne veux pas me laisser enfermer. C’est une rupture avec moi-même, pour repartir vers autre chose. A chaque fois dans ma vie, je me suis toujours sauvé de ce qui pouvait m’arriver. J’ai une allergie au trop installé, au trop confortable. Mais, ce n’est pas une création contre quelque chose. Et puis vous verrez dans deux ans, au marketing de toutes les grandes marques, ils auront eux aussi décidé de lancer leur Eau.    

Plus propre que fraîche, L'Eau Serge Lutens n'est pas une cologne, pas un parfum non plus... 'C'est un anti-parfum' confie son créateur.

N.O. :Vous êtes en quelque sorte le précurseur de ce qu’on peut appeler la parfumerie de niche, ou la parfumerie alternative. Vous avez imposé des codes, notamment en terme de noms ou de flacons. Quel regard portez-vous sur la parfumerie alternative d’aujourd’hui. A qui décerneriez-vous des bons points, ou des cartons jaunes ?

S.L. : Les nouvelles marques se créent par phagocytage. Les niches, désormais, il y en a partout. Alors, je ne décernerai pas de légion d’honneur en chocolat ou en sucre. Ou peut-être que je me mets un bon point à moi. Mais, cela ne m’intéresse pas non plus de perpétuer un héritage, de créer des petits Lutens. De toute façon, il y en aura de plus grands que moi.  

 

N.O. : Lors du Grand Prix du Parfum (ex Fifi Awards) 2009, vous auriez pu recevoir, certains disent même que vous auriez dû recevoir, le trophée pour Serge Noire. Mais vous aviez 3 parfums en compétition : une création export pour l’automne, une autre pour le printemps, plus une création exclusive au Palais-Royal, comme chaque année. Votre collection est richement dotée désormais. Dans un secteur où même les parfumeurs disent qu’il y a trop de parfums, 2 nouveautés par an ne seraient-elles pas suffisantes ?

S.L. : Très honnêtement, je m’en fous. Et puis, les prix, ce n’est pas fait pour moi. Je n’y suis pas à ma place. Vous savez, le jury a un point de vue objectif. Moi, ce que j’aime est subjectif. C’est vrai toutefois que Serge Noire est une création très intéressante. C’est une toute nouvelle piste.  

 

N.O. : Un parfum de ‘rupture’, comme vous dites. Comme pour Féminité du Bois ?

S.L. : Oui, Féminité du Bois marquait une vraie rupture. A l’époque, le marché du parfum était véritablement en déliquescence. Le parfum était devenu de la soupe.  

 

N.O. : Les autres, c’était la soupe populaire, en somme ?

S.L. : La soupe populaire, au moins, on peut y rencontrer des gens bien.  

 

N.O. : Concernant le récent changement de flacon de Miel de Bois et son intégration dans la collection des Salons du Palais-Royal, vous avez, dans une interview, baptisé ce lieu votre ‘orphelinat de luxe’. Pourquoi ? Y aura t-il d’autres parfums qui rejoindront l’orphelinat ?

S.L. : Oui, il y en aura sans doute d’autres. Mais ce n’est pas moi qui décide ce genre de chose, vous savez. C’est une question de… tamis commercial. Miel de Bois, on adore ou on déteste. Il y a un public pour ce type de parfum, mais pas n’importe lequel. Ce lieu permet la rencontre avec ce public.  

 

N.O. : Avez vous justement pensé à dupliquer le concept intimiste, luxueux et si particulier des Salons du Palais-Royal à une autre ville, peut-être une ville à l’international ?

S.L. : Le début de l’histoire des Parfums Serge Lutens, c’était cela. Je souhaitais créer un lieu devant les temples japonais de Kyoto. Je souhaitais une parfumerie à Moscou : un espace tout en or à deux pas du Kremlin. J’avais aussi imaginé un lieu à Bangkok, sur un lac carré, auquel on ne pourrait accéder que par bateau. Cela faisait partie du rêve. Mais maintenant… c’est terminé tout ça.   

Salons du Palais Royal : la boutique écrin des parfums Serge Lutens

N.O. : Serge Lutens, pensez-vous à l’après de la marque Serge Lutens ?

S.L. : Je m’en fous. Je ne tiens pas prolonger. Personnellement, j’espère que ça disparaîtra avec moi. Après moi, on fera et on dira n’importe quoi.  

 

N.O. : De nombreuses marques ont pourtant réussi à perdurer après la mort de leur créateur. Comme par exemple Christian Dior, une marque pour laquelle vous avez travaillé d’ailleurs ?

S.L. : Non. Ce n’est plus Christian Dior, c’est… Dior. Dior, c’est quoi aujourd’hui ? Dior, c’est… un nom, une marque. Dior, c’est Nike.  

 

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3 réflexions sur “"Personnellement, j’espère que mes parfums disparaîtront avec moi" – interview avec Serge Lutens

  1. carmencanada (Grain de Musc)

    Cher Serge Lutens : alors il ne reste plus qu’à vous souhaiter une vie longue et pleine de vigueur, car certains de vos parfums enchantent la mienne.
    Et merci, Nicolas, d’avoir recueilli et partagé ces propos!
    Denyse Beaulieu, Grain de Musc

    Réponse
  2. Uella

    J’aime cette idée de disparaître et d’emporter avec soi ce qu’on a fait sans que personne ne puisse se l’approprier.

    Réponse
  3. Emeline Reynes

    Je n’ai pas l’habitude de poster des commentaires aux articles que je lis, mais j’apprécie vraiment celui-ci.
    Emeline Reynes

    Réponse

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