"Retourner au 18è siècle, non ! J’aime la parfumerie moderne" – interview avec Céline Ellena

Issue d’une famille de grands parfumeurs, Céline Ellena ne peut toutefois pas être résumée au rôle de ‘fille de…’. Année après année, elle a su imposer son style, en imprimant aux parfums qu’elle crée une sensibilité et une franchise bien trempées. Sa dernière innovation n’est pas un accord parfumé, mais un blog, dans lequel elle manie habilement la plume. Sans délaisser le sens olfactif, elle se confie sur les interrogations du créateur et apporte son regard, subjectif mais pertinent, sur le monde parfumé qui l’entoure. Une bonne idée qui devrait inspirer d’autres créateurs.

 

N.O. : Céline Ellena, depuis quelques mois, vous avez rajouté une nouvelle corde à votre arc : l’écriture. Vous avez en effet créé ‘Chroniques Olfactives’, un blog à l’écriture fine et originale. Et celui-ci connaît d’ailleurs un certain succès ; pour preuve les nombreux commentaires à chacun de vos articles. Qu’est-ce que qui vous a incité à prendre la plume ?  

C.E. : Le désir de l’écriture me taraude depuis longtemps. J’ai dû trouver le culot d’oser le faire… Et les odeurs m’ont offert un prétexte, une forme de légitimité, en raison de mon métier et de mes contacts quotidiens avec les personnes de ma profession. Un vaste sujet également qui nous touche tous chaque jour. En fait, je souhaitais parler des odeurs dans leur quotidien.  

 

N.O. : Y a t-il aussi de votre part une démarche pédagogique ? Une volonté de communiquer avec les fans de parfum sur certaines choses qui ne sont pas possibles dans les dossiers presse ou sur le point de vente ?   

C.E. : Sans doute. Le monde des odeurs reste un peu mystérieux, parfois tabou ou élitiste. Mon métier est pour une grande part, et la meilleure sans doute, un moyen d’observation, d’imagination et de sensations. Je souhaite certainement partager ce ‘quotidien des odeurs’. Les odeurs parfois nous enivrent ; parfois elles nous font grimacer. Dans tous les cas elles ne nous laissent pas indifférents, mais nous ne trouvons pas toujours les mots pour en parler. Si je peux faire passer le message du « lâchez-vous », j’en serai ravie ! Et je suis presque certaine que nous ferions des parfums plus variés, plus surprenants et moins conformistes à l’avenir.  

 

N.O. : Quelle a été votre première rencontre avec le parfum ? Le tout premier parfum que vous ayez porté ?  

C.E. : Les odeurs du jardin de mon grand-père, parfumeur à Grasse. Il m’emmenait partout, entre les ronces parfois, et me faisait sentir ses doigts après qu’il eut écrasé des herbes, des fleurs, des feuilles… Il m’expliquait les odeurs de la terre. Mon tout premier parfum : ‘olives noires écrasées +  fleurs de trèfle + bouton d’or + feuilles de menthe’, mais il laissait de drôles de traces sur ma peau, un peu brunâtres. Sinon plus sérieusement, je dirais : ‘Diorissimo’ de Christian Dior, et ‘Les Lilas du Trianon’, un parfum de l’Artisan Parfumeur qui n’existe plus.  

 

N.O. : Ya t-il une matière première qui vous fascine, qui vous résiste aussi peut-être ?  

C.E. : Tant que j’ai la sensation de ne pas les avoir regardées et manipulées sous toutes les coutures, les matières premières, qu’elles soient naturelles ou synthétiques, me fascinent. Surtout celles qui possèdent des ‘défauts’, par opposition à une matière lisse. C’est à dire des angles, des ombres et des lumières. Celles qui chuchotent et celles qui hurlent. Parfois je me laisse prendre, par quelques matières trop lisses en apparence, comme l’hédione, qui me laissent assez indifférente. Et puis je me rends compte qu’en fait, sous un aspect de souris grise, ou d’ange évanescent, ces matériaux ont également leur mot à dire… Tout dépend à quel moment on les utilise. Comme me l’a si bien dit mon père, et ce doit être la seule leçon que j’ai vraiment retenue de lui : « ne fais pas plaisir à ton égo, fais plaisir à la formule »… Une phrase que j’ai déjà révélée, je crois.  

parfums Sublime Balkiss et Oriental Lounge, 2 créations de Céline Ellena pour la marque alternative The Different Company

N.O. : Parlez-nous de vos récentes créations, Sublime Balkiss et surtout Oriental Lounge de The Different Company ?  

C.E. : Sublime Balkiss est un vrai succès chez The Different Company et j’en suis ravie. C’est un chypre fruité joliment tourné (une formule simple, des produits simples, sans ‘chichi’). Je me suis beaucoup amusée à le créer et à détourner l’image conventionnelle du chypre, en remplaçant l’accord traditionnel mousse de chêne / evernyl par une grande quantité de feuilles de violette. La mousse de chêne et la feuille de violette ont en commun cette facette humide / salée d’humus chaud pour l’un et croquant pour l’autre. Quant à Oriental Lounge, c’est un parfum ambré qui manquait à la collection. Sur une structure classique, presque académique, représentative de la famille des orientaux, j’ai joué avec une facette un peu grinçante, un effet garçon manqué, un peu rebelle, contenu dans une matière première naturelle : l’essence de caloupilé*. J’espère qu’Oriental Lounge n’est pas un parfum mièvre, bien qu’il soit ambré et doux.  

 

N.O. : Vous avez également créé Côte d’Amour, un parfum bio, pour L’Artisan Parfumeur. Concernant les parfums bio, comment justement concilier créativité, plaisir pour le consommateur, et un cahier des charges somme toute assez restrictif ?  

C.E. : Il faut beaucoup de temps et de travail ! Et puis comme d’habitude, ne pas s’en tenir aux apparences. L’essence de mandarine peut sentir autre chose que la mandarine si on l’associe à une autre essence. Il faut chercher des facettes différentes. Faire parler les matières sous une autre tonalité. Et surtout prendre le temps de communiquer comme nous l’avons fait avec Pamela Roberts et Marie Le Guern de L’Artisan Parfumeur. Et ce, en n’hésitant pas à nous dire : ‘on s’est plantés, on recommence’. Pamela m’a vraiment fait confiance et je l’en remercie de tout cœur. Cependant le bio reste un exercice très restrictif sur lequel je n’ai pas le désir de faire carrière. Je préfère largement la parfumerie moderne et ne pas retourner au 18ème siècle !  

   

N.O. : Quel regard portez-vous sur les lancements récents ? Y a t-il des parfums de 2009 pour lesquels vous avez eu un coup de cœur ?  

C.E. : Je vois de plus en plus d’égéries, et de moins en moins de parfums de caractère. Quand vous portez un parfum en ce moment vous affichez le visage d’une vedette célèbre et l’odeur en elle-même passe au second plan. Heureusement le public me paraît de plus en plus curieux, averti et exigeant. Nous avons de meilleurs années devant nous, je l’espère.   

 

N.O. : Vous êtes appréciée et désormais connue des amateurs de beaux parfums. L’expérience du parfum sur mesure vous tente t-elle ?  

C.E. : Absolument pas. J’apprécie avant tout comme beaucoup d’auteurs, d’être lue, vue, sentie, écoutée par les plus nombreux… En toute modestie.  

 

Autre actualité pour Céline Ellena : 'Bombay Bahia', un cocktail fusion imaginé pour le Plaza Athénée. Des ingrédients olfactifs tels que la fève tonka, la lavande et la graine de paradis se mêlent au gin.

 

(*) La feuille de caloupilé ou kaloupilé (murraya koenigii) est un aromate utilisé tout autour de l’Océan Indien. On l’emploie notamment dans la confection du massala et du curry.  

Découvrir Chroniques Olfactives, le blog de Céline Ellena

 

 

A lire également:

Nathalie Feisthauer : «Un parfum mixte a toujours le risque de ne plaire ni à l’un, ni à l’autre»

 

  

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3 réflexions sur “"Retourner au 18è siècle, non ! J’aime la parfumerie moderne" – interview avec Céline Ellena

  1. Clochette

    Vivent les ‘nez’ comme Céline Ellena qui ont une vraie vision artistique! Et vive l’indépendance des blogs / critiques de parfums qui nous apprennent à reconnaître les parfums de qualité, qu’ils soient mainstream ou de niche. Le blog de Céline enchante un groupe de lecteurs déjà fidèles…

    Réponse
  2. julita54

    Merci pour cette très belle interview de Celine Ellena.
    A chaque fois que je lis un article sur elle (ou d’elle) je l’admire un peu plus…

    Réponse
  3. Nicolas Olczyk Auteur de la publication

    "Celine Ellena si racconta in un’intervista" : le portail italien Extrait.it reprend l’interview ci-dessus en version italienne.
    ‘Intervista a Celine Ellena Iniziamo il nuovo anno dedicando il primo post ad un naso femminile: Céline Ellena. In questa intervista realizzata da Nicolas Olczyk su Parfums, Tendances & Inspirations…’
    Lire l’interview en italien : http://www.extrait.it/intervista-a-celine-ellena

    Réponse

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