Jeune trentenaire, Mathilde Bijaoui incarne la génération des nouveaux parfumeurs. Diplômée de l’Isipca en 2001, elle est aujourd’hui parfumeuse chez Mane. Elle se confie ici sur sa façon de créer, sur ses ingrédients fétiches et ses sources d’inspiration. Elle apporte aussi son regard professionnel, critique mais étayé, sur la tendance des parfums bio, et sur la pléthore de nouveaux lancements.
interview réalisée par Nicolas Olczyk pour ‘Planète Parfumeur’ / SFP (extraits)
N.O. : Avez-vous des matières premières de prédilection ? Des matières premières qui vous résistent aussi, peut-être ?
M.B. : J’ai un goût prononcé pour les épices (cardamome, poivre noir, noix de muscade…), un amour qui me vaut auprès de certains clients le surnom de « spice girl » ! J’aime également beaucoup utiliser le vétiver (notamment au féminin), l’iris (difficile à apprivoiser), la rose (plus classique mais si riche, surtout la rose de mai), mais aussi les notes poudrées et cuirées.
N.O. : En tant que créatrice, quelles sont vos influences ?
M.B. : Mes influences sont multiples. J’aime beaucoup la danse moderne, surtout Sylvie Guillem (…) pour la simplicité et la beauté des mouvements, la virtuosité et l’élégance des corps. J’essaye d’appliquer ces qualités à mes parfums, en gardant un certain minimalisme dans leurs constructions. La nature est également source d’inspiration. J’aime reconstituer ses éléments que l’on ne peut extraire. C’est un exercice qui suppose d’une part de décomposer le produit en plusieurs matières premières, d’autre part d’apporter une touche personnelle. Deux parfumeurs qui reconstituent un muguet n’aboutiront jamais à la même formule même si les deux accords sentent le muguet. C’est là aussi ce qui me passionne.

fragrances créées par Mathilde Bijaoui : LIKE THIS by Tilda Swinton (Etat Libre d'Orange), Cédrat (Roger & Gallet)
N.O. : Vous arrive-t-il de fonctionner par synesthésies, par couleurs lorsque vous créez un parfum ?
M.B. : Je travaille beaucoup par associations de matières premières avec des couleurs. Par exemple, le salicylate de benzyle m’évoque le jaune orangé, la damascenone le rouge, l’aldéhyde supra le gris clair, le cashmeran le violet, le patchouli le marron…
N.O. : Que pensez-vous des parfums bio ? Le cahier des charges n’est-il pas trop restrictif pour créer un beau parfum ? Y a-t-il des pistes nouvelles à explorer ?
M.B. Nous avons de plus en plus de briefs pour des parfums Ecocert. Ce label est très restrictif puisqu’il interdit tous les produits issus de la synthèse, les absolues, les résinoïdes, il nous impose donc une façon de formuler très différente. Il faut redoubler d’inventivité et d’ingéniosité pour donner à ces fragrances Ecocert la respiration qu’il leur manque et éviter de tomber dans une structure de « cologne ancienne ». Sur ce sujet, nous avons la chance chez Mane d’avoir accès à des molécules issues de la biotechnologie qui enrichissent la palette des matières premières Ecocert.
N.O. : On entend souvent dire, de la part des consommateurs comme des professionnels, qu’il y a aujourd’hui trop de lancements de parfums. Qu’en pensez-vous ?
M.B. : Ils ont tout à fait raison. Les consommateurs sont souvent perdus, ils sont noyés dans un magma de nouveaux lancements, les noms et les marques perdent leur sens. Ceci est amplifié par le phénomène des flankers, certains consommateurs sont déçus de voir que l’on décline le parfum qu’ils portent depuis des années en « eau d’été » ou en « version sport ».

Parmi les créations parfumées de Mathilde Bijaoui, on peut citer : Cédrat (Roger & Gallet), Jacomo for men, Lily & Spice (Penhaligon’s / en photo), Fleur de Noël (Yves Rocher), Pivoine (Esteban), ainsi que des créations pour les marques américaines Perry Ellis, Lilly Pullitzer et Betsey Johnson.
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Bravo et félicitations pour cet article, ça fait toujours du bien de lire et de voir des choses comme celles-ci.
Merci et bonne continuation.