Créatrice de parfums pour de nombreuses marques (Azzaro, Cartier, Hermès, Van Cleef, Versace…), Nathalie Feisthauer est actuellement parfumeuse chez Symrise, après avoir longtemps officié chez Givaudan. Elle apporte ici son point de vue de créatrice à la question ‘Les parfums ont-ils vraiment un sexe ?’…
Pour la marque alternative Etat Libre d’Orange, Nathalie Feisthauer a imaginé plusieurs parfums, dont le best-seller féminin Putain des Palaces et Delicious Closet Queen. Elle s’explique ici sur cette seconde fragrance avec ses ‘facettes masculines, presque machos, et qui en même temps emprunte au territoire olfactif des féminins’. Une occasion aussi de donner son point de vue de créatrice sur la question du sexe des odeurs.
N.O. : Dans la liste des notes de ce parfum masculin, on peut lire : absolu rose, beurre d’iris, framboise… Ce sont des notes assez inédites pour un parfum d’homme. Comment justement voyez vous l’homme qui portera Delicious ?
N.F. : Je pense qu’il y aura une forte influence du nom. Il y a peut être des hommes qui ne voudront pas le porter à cause de son nom. Toutefois Putain des Palaces est un parfum qui a un nom très marqué et qui en même temps se vend très bien. Dans le nom ‘Delicious Closet Queen’, il y a effectivement un clin d’œil au closet, au coming out, que les gays percevront tout de suite dans le titre… Se le faire offrir par un ami gay quand on ne l’est pas soi même… oui, l’idée peut être drôle, il y a une sorte de message caché. Mais au delà d’une cible gay friendly, ou d’un homme décomplexé, ça peut être un homme qui tout à coup a une maîtresse, et donc une vie cachée.
L’idée peut se transposer à quelqu’un qui a une vie où tout ronronne, tout va bien depuis vingt ans et où d’un coup tout bascule. Parce qu’il fait une rencontre à laquelle il ne s’attendait pas, par exemple. Et puis ça peut être un homme qui a une envie de changement dans sa vie, de manière forte.
N.O. : Et si c’était une femme ?
N.F. : De toute façon, les femmes sont en général plus à l’aise avec la frontière masculine / féminine des parfums. Certaines de mes amies ont porté le parfum de leur père ou de leur copain. Et puis, comme dans Delicious Closet Queen il y a une facette féminine, est-ce que cela va leur plaire davantage… peut être ? On m’a déjà dit que ce serait pas mal sur une peau de femme. Je pense qu’une femme peut effectivement le porter sans problème. Et puis le message de la vie cachée est le même pour une femme. Cela peut être une invitation, pour celle qui vit sa vie de tous les jours, à basculer dans autre chose. Il y a un côté fantasme dans le parfum…

Nathalie Feisthauer, dans la boutique Etat Libre d'Orange à Paris.
N.O. : Dans la fragrance, vous avez lié le féminin et le masculin, non pas avec douceur, comme dans certaines eaux fraîches mixtes, mais à l’inverse avec une certaine force, une certaine puissance. Avez-vous eu la sensation, en tant que créatrice pour différentes marques, que les parfums seront moins sexués à l’avenir ? Ou est-ce encore un tabou pour les grandes marques ?
N.F. : On a effectivement avec Delicious un parfum qu’on peut imaginer mixte, sans rechercher le consensus ni-homme ni-femme. C’est plutôt l’un et l’autre. C’est vrai que quand on travaille sur une cologne mixte, il y a toujours un risque que ça ne plaise ni à l’un ni à l’autre. C’est comme un jean ou un t-shirt unisexe, confortable, mais sans forme… Le point commun étant le caractère asexué. Dans Delicious, c’est l’inverse, le point de rassemblement, c’est plutôt le côté sexué. Sexuel même… Le parfum évolue vers des notes cuirées, langoureuses, baumées. Il y a une mixité dans la sensualité. Sinon, pour les parfums en général, je pense qu’on s’écarte de la tendance mixte. On va vers des jus plus sexués. On est moins dans les frais, les transparents. La parfumerie évolue vers des chypres, des notes sensuelles. Ce n’est pas un tabou, mais c’est une tendance, avec des fragrances plus marquées, plus impliquantes.
interview réalisée pour ‘Etat Libre d’Orange’, juin 07 (extraits)
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La particularité des parfums "unisexes" récents, me semble-t-il, ne réside pas dans la création de jus insipides à la mode des années 90, mais plutôt dans le fait pour les femmes et les hommes de s’approprier des notes symboliques du sexe opposé…. Ou bien dans le fait d’intégrer dans une fragrance pour homme un élément féminin et vice-versa. Olfactivement parlant je trouve plus intéressant le smoking sur une femme qu’un tee-shirt blanc. Maintenant, un nom tel que "Delicious Closet Queen" c’est amusant, mais cela réduit nettement la clientèle. On voit mal des femmes offrir ça à leur mari par exemple… Si on considère que la majorité des parfums portés par les hommes sont des cadeaux de leur femme / soeur / mère.
Oui, c’est vrai. Même si, depuis quelques années, de plus en plus d’hommes s’émancipent en achetant eux-mêmes leur(s) parfum(s). Et tant mieux. Les nombreuses publicités pour les produits de soin, qu’ils soient vendus en parfumeries sélectives ou en grande surface sont sans doute passées par là. Elles ont permis aux hommes de se décomplexer un peu de l’idée de prendre soin de soi. Reste que porter un parfum comme Delicious Closet Queen ou Sécrétions Magnifiques (une autre création de la marque), c’est être un acheteur décomplexé… depuis longtemps. Ou alors aimer l’esprit un peu provocateur de la marque.
Votre remarque sur l’appropriation des codes de l’autre est très intéressante. De plus en plus de parfums masculins revendiquent en effet des notes florales (rose, fleur d’oranger…) en touche dans la formule. Et respectivement, de nombreux parfums féminins récents s’essaient aux notes boisées. Il y a aussi une place sur le marché pour des produits destinés à celles et ceux qui s’ennuient d’une offre qu’ils jugent quelquefois trop grand public.